Avant toute chose il faut dire que ce concours blanc là -- parce que j'en ai déjà vécu plusieurs -- était de loin le pire...
Il tombait pile la semaine où les températures sur Marseille ont brusquement dégringolé, passant de quelque chose comme 15 le matin à 5... Certes c'est supportable, mais c'était brutal et inattendu, d'une part, et très pénible quand on passe ses épreuves à huit heures dans une salle que l'administration du lycée n'a pas cru bon de chauffer... (je suis sûre qu'ils veulent la mort des littéraires dans ce lycée de scientifiques)
En plus dans mon immeuble non plus yavait pas de chauffage, donc se lever aux aurores dans une chambre à 16° pour aller composer pendant 6heures sur des sujets de malades dans une salle où il fait encore moins chaud c'est pas ma tasse de thé...
C'était la première fois que la date du premier concours blanc était si tôt dans l'année, ce qui fait qu'on n'avait pas encore assez de connaissances et qu'on était bien creuvés des deux mois de cours...
Les profs s'étaient de donnés le mot pour nous concocter des sujets à s'arracher les cheveux : "la guerre et le changement, 1917-1991" en histoire, avec une chronologie monstrueusement trop longue ; "le simple fait de vivre est il un bien en soi" en philo... no comment... etc
Chaque matin, pour me réchauffer le coeur (au moins ça), j'écoutais The Pogues à fond dans le métro en espérant que personne ne me bousculerait, demanderait l'heure, regarderait bizarrement etc... (je suis parano le matin, et de surcroît en période de concours blanc)
Et arrivée à la sortie du métro, sur les marches pour remonter (voui, faut être précis, j'ai calculé l'instant précis où je devais mettre la chanson pour qu'elle finisse quand je rentre dans le lycée), je mettais la chanson des Pogues "Medley", volume à 20 (/25) Cette chanson est une des compositions musicales les plus puissantes qu'il m'ait été donné d'entendre... (sisi)
Et le plus intéressant c'est que cette chanson s'accordait parfaitement à ma situation d'alors : comment me donner de l'entrain jusqu'à la porte du lycée, en sachant que j'allais m'y prendre la tête et m'y peler "modèle géant"...
La première partie de la chanson, the Recruiting Sergeant, raconte l'histoire d'un type abordé par un sergent qui veut l'enroler dans l'armée anglaise pour aller combattre dans les tranchées... "As I was walking down the road/ A feeling fine and larky oh/ A recruiting sergeant came up to me/ Says he, you'd look fine in khaki oh".
La musique est quasi militaire, elle oblige à marche plus vite, à se concentrer, les paroles sont dures, le type envoie chier le sergent : "Let Englishmen fight English wars... There's fighting in Dublin to be done..." et on se sent comme lui, plein de fougue et de rébellion, de patriotisme aussi...
Ca permet de sortir du métro, dans le froid et la nuit noire, d'éviter les mecs qui vous rentrent dedans sans avoir envie de leur démonter la tronche à coup de pelle (pour l'histoire de la pelle allez voir Shaun of the Dead)
La suite de la chanson est instrumentale, Rocky Road To Dublin, et on sent comme de la joie après la première partie certes déterminée mais très noire... Mes pieds marchent tout seuls, évitent les clodos, les trucs qui trainent (ne pas chercher à savoir ce que c'est) partout, et je m'engage dans le "passage de la mort qui tue", une espèce de chemin en pallissades qu'ils ont construit pour faire passer les gens dans la rue alors qu'ils font des travaux sur le trottoir (je ne sais pas trop quels travaux, je penche pour la construction d'une piscine, vu qu'ils creusent un grand trou, mais bon...)
C'est à peu près à la moitié du chemin, en essayant de ne pas se faire marcher dessus et en tentant (sans succès) de doubler les connauds qui avancent à deux à l'heure en plein milieu du passage super étroit sans se rendre compte qu'ils font bien chier tout le monde, moi en premier, qu'arrive la troisième partie de la chanson : The Galway Races. Et là c'est beau ! On oublie qu'on va à l'abattoir, on est en août, en Irlande, on est heureux ; "As I went down to Galway Town/ To seek for recreation/ On the seventeenth of August/ Me mind being elevated"...
Chaque couplet enchaîne sur cette description d'un après-midi sur un champ de course, spectacle populaire, joyeux, qui tranche avec la première partie qui évoquait la pluie dans les tranchées... Le refrain monstrueux qui ponctue chaque couplet fait marcher plus vite, plus gaiement ; "With me wack fol the do fol/ The diddle idle day".
Il fait beau et on est en Irlande, on y croit et on oublie la pluie, le froid, les DS et les autres gens... Quand la chanson en arrive à "The pink, the blue, the orange, and green/ The colors of our nation", je fais la moue aux communistes qui recrutent devant le lycée... Je suis patriote mais pas ce pays-là, pas en cette époque précise, je suis ailleurs et je voudrais bien qu'on ne vienne pas me chercher...
Merci, Shaun McGowan, d'avoir une si belle voix et de si beaux textes, merci de m'avoir menée jusqu'au lycée 6 jours consécutifs...